Si anachronique dans la production chorégraphique actuelle que c'est déjà un exploit ! Si opiniâtre dans sa quête d'un geste absolu, depuis vingt ans, qu'il fait figure de curiosité. Paco Decina, Napolitain installé à Paris depuis 1984, possède un souffle lent, profond, qui ralentit le pouls pressé du temps pour l'infléchir vers la suspension de l'hypnose.
Présentée lundi 15 mai au Théâtre de la Cité internationale qui l'accueille en résidence, sa nouvelle pièce, Chevaliers sans armure, un duo conçu avec sa complice Valeria Apicella, déroule une chaîne gestuelle d'une beauté limpide. Dessinant avec leurs corps les lettres d'une langue puissante et harmonieuse, pressante aussi dans son flux, les deux danseurs font coulisser les étapes d'un cycle vital détaché de l'anecdote.
Couloir de lumière rouge brûlante, puis carré vert saturé nimbent les corps habillés (par Régina Martino) tantôt de noir, tantôt de blanc. La pénombre gagne les pourtours du plateau pour y accueillir des chrysalides humaines en tissu blanc. Des orgues et des cloches (il faut oser utiliser ces instruments connotés) grondent, mêlés à une voix féminine atmosphérique (la musique est du duo Winter Family). Grave, solennel presque, ce pas de deux hanté par la réversibilité de la vie et de la mort accroche le spectateur avec une terrible douceur.
Mystique, Paco Decina ? Sans doute, mais de façon charnelle, animale parfois. Chaque mouvement possède une évidence, tant de sens que de plastique. Danse de mutation, Chevaliers sans armure écarte les rideaux du mystère de soi en jouissant à découvert de l'instant spectaculaire. La mue de ces Chevaliers accentue leur vulnérabilité, celle qui fait la force de l'humain.
Rosita Boisseau
LE MONDE | 17.05.06 |